Pour accéder aux pièces, cliquez sur l’une d’elle. Les représentants politiques des Etats européens traversent aujourd’hui une crise de légitimité profonde, engagée notamment par la rapidité de la circulation de l’information  (notamment via les chaînes de télévision d’information en continu, la presse en ligne, mais aussi les réseaux sociaux). Elle signale l’arrivée de nos sociétés à un nouveau seuil de  la démocratie d’opinion. L’accès à une information gratuite confère aux internautes un pouvoir d’autoformation inédit dans l’histoire de notre civilisation. Cette mutation se traduit  présentement par le bouleversement des visées des systèmes éducatifs européens. En France, l’Education nationale étudie l’adaptation du contenu de ses programmes aux  nouveaux paradigmes instruits par les technologies numériques (ce désir de conférer aux plus jeunes les outils nécessaires pour pouvoir tirer parti des « gisements d’emploi » qui  existent en informatique est largement partagé par les différents Etats membres de l’Union). Face à l’intensification des mobilisations citoyennes, depuis les années 1970, les Etats européens ont cherché à développer des dispositifs permettant une meilleure prise en compte des souhaits de la société civile. Face aux pressions qui s’exercent sur le corps  politique pour rendre l’exercice du pouvoir plus transparent et plus perméable aux attentes des citoyens eux-mêmes, les partis de gouvernement se sont emparés de solutions  politiques sociaux-démocrates : inauguration de débats publics, concertation entre syndicats patronaux et salariaux, consultation des associations de consommateurs etc. Ces  tendances sont appelées à se renforcer avec l’avènement d’Internet et la représentation, en ligne, des diverses instances de pouvoir. Ce sursaut démocratique est aujourd’hui, et c’est alarmant, grevé par la résonnance sur la scène médiatique, de partis d’extrême-droite et d’organisations politico-religieuses, qui  dénigrent ces options politiques comme des stratégies corporatistes ou démagogiques. Face au repli identitaire des nations européennes, il paraît opportun d’affirmer quelques  éléments historiographiques qui confèrent au continent européen sa spécificité : l’Europe est une terre de métissage et de mixité, d’assimilation et d’hybridation des cultures ; son  histoire politique s’est constituée autour de l’émancipation de l’autoritarisme ; la philosophie européenne s’est dédiée à l’évaluation des conditions possibles de l’exercice de nos  libertés individuelles ; notre sens commun se nourrit largement, en opérant par anamnèse, des propositions apportées par l’humanisme et ses mouvements successifs. Pour  accompagner au mieux le désir de politique que nous mentionnions, il me paraît nécessaire de revitaliser les idéaux que l’humanisme avait institué dans les milieux intellectuels  européens, et qu’un siècle plus tard, la figure de l’honnête homme concrétisa dans les consciences. La complexité des motifs de mobilisation citoyenne appelle au-devant des  ONGs et des associations des individus au profil transdisciplinaire ; l’avis d’un expert, dans bien des cas de figure, n’étant pas suffisant à la mise en œuvre de solutions appelant  des savoir-faire divers. De ce point de vue, l’artiste constitue un modèle de polyvalence inattendu : les nouveaux régimes de fabrication des œuvres d’art, l’importance renouvelée  de la production théorique des artistes, l’ouverture du marché, son institutionnalisation, demande de l’artiste des compétences variées et une faculté d’adaptation à ces milieux  professionnels divers. J’espère incarner ce profil : j’ai été sélectionné dernièrement comme chercheur à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs au sein du laboratoire Espace Numérique –  Extension de la Réalité / Spatial Media. Dans le même temps, je commence une thèse en humanités numériques sous la direction de Milad Doueihi à la Sorbonne (Paris IV), au  sein du Labex OBVIL. Pour mon Diplôme national supérieur d’expression plastique, j’ai réalisé un accrochage, qui je l’espère, saura porter mes vues. *** Nous connaissons une période historique particulièrement dynamique : la complexité des crises qui scandent notre existence (en tant qu’espèce), nous oblige. La dégradation des  environnements naturels constitue un motif de mobilisation inédit : diffuse et intense, elle appelle des mesures politiques et économiques rapides afin de contrer à long terme les  effets néfastes de l’anthropisation (l’évolution d’un espace géographique au gré des activités humaines qui y sont poursuivies). Afin de trouver une réponse adaptée aux défis  qu’introduisent dans nos vies la perturbation des équilibres biosphériques, des experts de champs disciplinaires variés sont appelés à conjuguer leurs efforts pour trouver des  solutions nouvelles à ces difficultés majeures. La postmodernité a défait les efforts de mobilisation citoyenne au service d’un projet solidaire et d’utilité publique, en articulant sa  critique autour d’un désaveu du progressisme. Mais face aux crises que nous connaissons aujourd’hui, cet élan a pu reprendre, notamment grâce à l’impulsion de jeunes  innovateurs désireux de concrétiser leurs visions pour un meilleur avenir, en puisant dans les ferments de la transition numérique, grâce à la mutualisation des technologies de  conception et de fabrication assistées par ordinateur, comme je l’exemplifierai. Dans le champ des arts visuels, pareil projet implique de développer une alternative à l’imaginaire du désastre, au nihilisme véhiculé par les discours eschatologiques de notre  temps. Ne pas ignorer les impérities qui grèvent l’existence humaine et leur opposer justement des techniques de contournement. Pour l’accrochage de mon DNSEP et ma dernière année à l’Ecole nationale supérieure d’arts de Paris-Cergy, j’ai déployé une grande promenade, depuis le hall de l’école à une  salle qui le jouxte. Dans le hall de l’ENSAPC, j’ai présenté deux vidéos retraçant mon voyage le long de la péninsule Antarctique (décembre 2012 – janvier 2013), à bord du  Plancius, un ancien bâtiment de recherche océanographique affrété pour le tourisme en milieu extrême. J’ai eu l’opportunité d’interviewer les guides et les scientifiques à bord du  navire. Les montagnes de glace d’Antarctique forment le plus grand désert du monde. Développer les technologies nécessaires à la survie des êtres humains qui s’y établissent  nécessite de sonder les potentialités offertes par l’anthropologie expérimentale. Comment organiser la vie humaine dans des milieux qui lui sont si hostiles ? Cette interrogation a  motivé mon désir d’entreprendre cette expédition. Les technologies renouvelables sont essentielles à l’assouvissement des besoins énergétiques des êtres humains résidant dans les stations. Assurer fréquemment l’approvisionnement des bases étant impossible, celles-ci sont dotées d’une infrastructure leur permettant d’être auto-suffisantes aux périodes  où le fret est inexistant. La précarité que connaissent les habitants du continent austral n’est pas sans rappeler celle vécue par les astronautes à bord de la Station Spatiale  Internationale. Il est intéressant de constater qu’il n’existe pas plus de résidents permanents sur le continent austral qu’à bord de l’ISS. Symétriquement, la collaboration étroite des nations impliquées dans le développement de l’ISS n’a rien à envier à celles qui lient les équipes scientifiques croisant dans l’océan glacial Antarctique. Le traité sur L’Antarctique,  signé en 1959 par les administrations de douze Etats, rejoints au fil des ans par trente-huit autres, dédie le continent à la science et à la paix, motif présidant également à la  collaboration des parties engagées dans l’exploration spatiale, à travers l’ISS. Rationaliser les besoins énergétiques et alimentaires des équipes mobilisées sur place conditionne  la réussite de ces aventures. Elles permettent d’imaginer et d’entrevoir les solutions qui devraient être déployées à moyen terme si les technologies renouvelables sont vraiment  appelées à devenir ubiquitaires. La fortune des concepts développés par l’écologie politique a contribué à diffuser une représentation holiste du vivant. Pour Buckminster Füller, les efforts avancés pour créer des climats artificiels embarqués peuvent aider à l’élaboration d’une herméneutique écologiste : pour comprendre comment les écosystèmes  s’arrangent au sein de la biosphère, il écrivit en 1969 un livre intitulé Operating Manual for Spaceship Earth, comparant la complexité des interactions entre les êtres vivants et leur milieu de vie au maintien périlleux des conditions d’existence des astronautes.  Ces considérations nous aideront à comprendre les problématiques dessinées dans la seconde partie de mon accrochage. Après avoir visionné les deux vidéos, les visiteurs sont  invités à cheminer dans un couloir les amenant à la salle 019. Une pyramide de section pentagonale, une grande estrade de sept mètres d’envergure, terminée par un diorama et  surmontée par deux maquettes, trois fûts d’acier, ajourés et éclairés de l’intérieur, compose le décor. Les faces de la pyramide ont été découpées au laser ; détourées dans des plaques de plexiglas préalablement sablées, elles floutent les contours des objets renfermées dans la  pyramide. Elles sont connectées à des barres en inox grâce à des nœuds en résine noire, imprimés en 3D. En montant sur l’estrade, il est possible de se tenir devant une face  transparente, qui dévoile alors le contenu du réceptacle : trois plantes grasses, choisies pour leur résilience, sont placées dans des pots à la base de la structure, conférant à la  pièce l’aspect d’une fusée. Un lustre permet d’offrir aux plantes la lumière dont elles ont besoin et aide à l’ajustement de la température intérieure de la serre. Celle-ci fait face à la  maquette (frittée en poudre) d’une capsule Soyuz accouplée à un module Space X (la compagnie réalisant aujourd’hui le fret de la NASA). A la droite de l’estrade, j’interroge  d’autres modèles d’autosuffisance. Une maquette de fortification à l’italienne, typique du XVe siècle et de la Renaissance est surplombée par trois copies de bâtiments (frittés dans une poudre de gypse et de résine, puis teintés dans la masse grâce à une tête d’impression commandée par ordinateur) figurant dans la peinture de la Cité idéale d’Urbino  attribuée à Piero della Francesca. Ils entourent une structure complexe dont l’apparence rappelle celle d’un rhizome, également imprimé en 3D. Il a été conçu par ordinateur grâce  à la coalescence de meta-objects, utilisés habituellement en simulation de fluide. Ces objets mathématiques ont bénéficié d’une fortune relative en architecture : ils permirent  aisément de développer des structures autoportantes dont le design s’affranchit des règles régissant la construction de bâtiments plus traditionnels, ignorant par exemple les  innovations techniques comme celles portées dès les années 1950 grâce à l’exploration des phénomènes de tenségrité. Les « blobitectures » et les architectures modulaires  apparentées sont l’objet aujourd’hui d’un intérêt très vif en urbanisme. La juxtaposition de ces différents modèles architecturaux m’autorise à montrer l’évolution du concept d’utopie à travers le temps. A la Renaissance, lorsque le néologisme fait son  apparition pour la première fois, grâce à la nouvelle éponyme de Thomas More (1516), la cité idéale suivait un plan d’organisation centralisateur ; aujourd’hui l’imaginaire utopique sert des causes un peu différentes même si la nature y conserve une place analogue : il s’agit de rendre les limites des agglomérations plus poreuses, de fluidifier le passage des  centres villes aux milieux péri-urbains, en les dotant d’une attractivité similaire grâce à la création d’espaces verts et d’installations culturelles, comme l’indiquent les disciplines  récemment formées que sont l’écoconception et le sub-urbanisme. Le désir ancien de trouver les moyens de munir les villes d’espaces dédiés à l’agriculture conserve la même  importance, comme en témoigne les efforts déployés en recherche et développement autour des fermes verticales. Les trois panneaux qui terminent l’estrade, incorporent ces  divers objets, afin d’étendre, grâce à jeu complexe de références croisées, les réflexions que peuvent nourrir ces sujets de société. A gauche, la carcasse d’une navette spatiale  est présentée dans une white room, ces espaces de décontamination qui servent à stériliser les objets qui sont envoyés dans l’espace. A droite, les plantes d’un jardin intérieur  semblent entrer en compétition avec des structures architecturales d’apparence végétale, dont la croissance paraît guidée par des tuteurs monumentaux. Au centre, diverses  architectures, importantes en regard de l’imaginaire utopique, scandent le parcours d’un mini-golf : la Villa Rotonda de Palladio est présentée au côté d’un kiosque, d’une  promenade en fonte, typique du XIXe siècle, alors que tout au fond apparaît une structure sur un jacket-deck, réminiscence de Walking City de Ron Herron. Au milieu de l’image  trône un théâtre de mémoire, tel que le conçut Fludd au milieu du XVe siècle. Il s’agit de la clé de l’accrochage, pensé lui-même comme un gigantesque dispositif mnémonique, un  palais de la mémoire, dédié tout entier au phénomène contemporain que constitue l’écologisation des existences. Les ajours des tubes en acier rappellent l’écorce de troncs d’arbre. La symbolique des arbres auxquels il est fait référence, souligne l’importance que pourrait revêtir à nouveau  l’image de l’honnête homme. Un platane, symbole de régénérescence chez les Grecs anciens est accompagné d’un acacia, signe de renaissance dans la mystique chrétienne, et  enfin d’un boulot, figure de la sagesse dans le folklore celte. L’ensemble est servi par le biais d’une esthétique aux forts accents modernistes, réactivant notamment des jeux de  perspective que le cubisme analytique avait introduit, et que de nombreux artistes redécouvrent aujourd’hui avec plaisir grâce à la diffusion des technologies de modélisation 3D.