Pour accéder aux pièces, cliquez sur l’une d’elle. Dans l’immédiat après-guerre, les innovations technologiques qu’avaient engendrées dix ans de course aux armements et six ans de conflits militaires, auguraient pour les  survivants, alors que le monde émergeait péniblement d’un champ de ruines, la reconquête des voies de la paix et de la prospérité. Espoir particulièrement vivace dans l’Europe  occidentale, œuvrant alors avec détermination à sa reconstruction, notamment politique. Alors que la perspective d’un affrontement larvé entre les deux blocs commençait à  poindre, sur fond de catastrophisme nucléaire, la cybernétique, un nouveau mouvement scientifique et technicien transdisciplinaire, créé aux Etats-Unis pendant la guerre pour  précipiter la victoire des alliés, semblaient, aux yeux des gouvernants, détenir les clés de la rationalisation complète des comportements humains. La création d’intelligences  artificielles, de dispositifs d’augmentation cognitive paraissaient sur le point de se concrétiser et faisaient l’objet d’une prospective poussive et angélique dans un genre littéraire qui allait connaître son âge d’or : la science-fiction. La théorie des jeux annonçait la toute-puissance des capacités prédictives de la nouvelle intelligentsia technicienne, capable de  délivrer sur la base d’examens algorithmiques complexes, délégués à des ordinateurs autrefois mobilisés dans l’effort de guerre, la résolution des crises économiques et militaires  à venir. Ces outils faisaient même l’objet d’une utilisation extensive au sein de l’écologie alors tout juste naissante, faisant miroiter avec la découverte récente de l’ADN (dont la  structure fut exposée en 1953), la possibilité pour les êtres humains de prendre le contrôle des boucles de rétroaction régissant la vie au sein des divers écosystèmes de la  biosphère. Ce positivisme technologique contrastait fortement avec l’alarmisme de la période, alors géopolitiquement instable. Les périls environnementaux et l’administration écologique de la Terre devisent aujourd’hui une nouvelle carte géostratégique de la planète. Les ressources énergétiques sont  inégalement distribuées entre les pays ; ces disparités, dues à des contingences géographiques et historiques, sont accentuées par la difficulté que rencontrent les Etats les plus  défavorisés à réguler les variations climatiques que connaissent leurs territoires. De même, les technologies numériques, dont le développement est dopé par la prospective  transhumaniste, concentrent en elles de très hauts espoirs de réformes sociétales, de diffusion et de transparence du pouvoir ; symétriquement, ce potentiel disruptif nourrit des  inquiétudes inédites. Cette transformation du monde s’opère par une mutation ontologique profonde : celle d’une fonctionnalisation du réel. Elle produit dans la société civile des  effets imprévisibles d’adhésion et de défiance, qui ne sont pas sans rappeler ceux qu’avaient connus précisément les contemporains des années 1950 et dont nous venons  d’esquisser les symptômes. Pour pleinement prendre conscience de ces mimétismes, lire la dernière itération du rapport Global Trends peut se révéler très instructif. Il s’agit d’un  rapport publié par le National Intelligence Council, une agence de renseignement fédérale américaine. Emis par le conseil au futur président des Etats-Unis au cours de la période  séparant le jour de son élection de celui de sa prise de fonction, il est censé fournir au nouveau locataire de la Maison Blanche des scenarii géopolitiques dans une fenêtre  temporelle d’environ quinze ans. Global Trends 2030 décrit un monde chaotique, déséquilibré par la surpopulation et l’apparition de formes de pouvoirs alternatives, la puissance  des Etats étant amoindrie par l’ascendance des mégapoles sur les politiques domestiques, l’explosion du nombre d’organisations non-gouvernementales et d’entreprises  transnationales. Surtout le rapport souhaite signaler les changements importants de paradigme que devraient déclencher les technologies transhumanistes au sein des corps civils et armés. Ces éléments, identifiés comme marqueurs des décennies à venir ne sont pas sans rappeler la réalité politique des années 1960. En Europe la création des premières  lois de décentralisation et l’émergence des villes nouvelles. L’épanouissement de l’anarcho-capitalisme, concurrencé dans son hégémonie par des communaux collaboratifs,  replacent en revanche sur le devant de la scène deux formes d’action politique menées à la marge aux Etats-Unis dans les années 1960, et opposées idéologiquement : à droite,  le libertarianisme, à gauche, les Communes de la Côte Ouest, qui furent toutes les deux éclipsées les décennies suivantes, jusqu’à l’apparition d’Internet, dont la création a fertilisé les imaginaires respectifs. En 2013, j’ai entrepris de faire l’historiographie de ces phénomènes historiques. C’est l’objet du mémoire que j’ai rendu pour mon Diplôme national supérieur d’expression  plastique. Les pièces réalisées au cours de l’année font écho à ces recherches. J’ai choisi d’en donner un traitement en analysant les applications architecturales, économiques et politiques qui furent dérivées de l’écologie. L’écologie est une science formalisant les relations des organismes (biocénose) entre eux et avec leur environnement physique (biotope). Elle a permis d’établir quels sont les  paramètres déterminant la qualité et l’intégrité d’un écosystème, sa stabilité et sa résilience. La rationalisation de ses critères permit de montrer que l’homéostasie, en tant que  fonction biologique assurant la survie des êtres vivants, par maintient constant des paramètres physico-chimiques de leur organisme, pouvait se révéler utile à la définition de  divers systèmes capables de rétroaction, dont la biosphère. Déplacé vers d’autres horizons disciplinaires, l’homéostasie devint un concept utile pour comprendre comment un  système parvient à gagner l’autosuffisance. En architecture, les innovations visant à augmenter l’autosuffisance énergétique du bâti, et en urbanisme celle des villes, ont nourri un imaginaire utopique qui imprima de  nouvelles problématiques, liées à la gestion de l’environnement, dans les récits d’anticipation. Deux directions alternatives furent données aux projets architecturaux des années  1950 aux années 1970. Pour lutter contre l’étalement urbain, réflexe urbanistique des Trente Glorieuses, Paolo Soleri, ancien disciple de Frank Lloyd Wright, proposa de  complexifier et de densifier l’organisation urbaine, en maximisant les surfaces utiles et en construisant à la verticale : il inventa à cette fin le concept d’arcologie. L’arcologie est une mégastructure dessinée pour incorporer des exploitations agricoles, une écologie interne, avec l’aménagement d’espaces verts facilitant le recyclage des eaux usées et de l’air, le  tissu urbain étant pensé de prime abord pour favoriser la création de relations sociales soutenues. Dans les concepts de Soleri, la ville ressemble à un vaste rhizome, ses unités  d’habitation et ses établissements divers étant interconnectées par des galeries, des jardins suspendus et des terrasses. Un autre modèle d’introversion urbaine, moins soucieux  de recréer adéquatement une typologie du vivre-ensemble, apparut dans le courant des années 1950. Alors que l’Union soviétique se dote de l’arme nucléaire et que le  maccarthysme bouscule la vie parlementaire et judiciaire des Etats-Unis, le pays sombre dans la psychose de masse, la perspective d’un conflit atomique n’étant plus tout à fait  inenvisageable. Quels logements de fortune créer pour le peuple américain dans l’éventualité d’un hiver nucléaire ? L’architecte Richard Buckminster Fuller avait la réponse : les  dômes géodésiques qu’il avait dessinés pour l’armée en guise de station radar, économiques, modulaires, et aisément déplaçables, deviendraient l’habitat naturel de la nation. «  Roam Home to a Dome. » Sur fond de péril nucléaire, Fuller allait populariser l’esthétique des dispositifs de survie de l’aérospatial. Ses structures en tenségrité allaient inspirer  des architectes d’envergure, ceux du groupe Archigram ou encore Sir Norman Foster. Ce que dessine en creux son architecture, c’est sa perception catastrophiste de  l’environnement terrestre comme milieu destiné à devenir hostile à la vie humaine elle-même. Pour contrevenir à cette éventualité, Fuller fit de multiples prévisions quant aux  technologies que devraient déployer l’humanité pour modifier l’environnement terrestre afin de l’adapter davantage à ses besoins. Enfin pour diminuer l’empreinte écologique de  l’espèce sur la Terre, Fuller évoqua la possibilité que le corps humain lui-même, fasse l’objet de modifications biologiques par l’intermédiaire d’opérations chirurgicales, comme il le mentionne dans Utopia or Oblivion (1965). Cette question était déjà largement abordée par la science-fiction avec la thématique de la panthropie ; il s’agit d’une science appliquée (imaginaire) souvent mentionnée dans les  récits de conquête spatiale ; elle vise la néo-spéciation du genre Homo, appelé à se diversifier selon des formes adaptées aux environnements auxquels l’appelle la conquête des  corps célestes extra-terrestres. La possibilité de pareilles modifications anthropologiques est sérieusement envisagée dès les années 1960 : le « cyborg », cet être humain «  augmenté » par l’interfaçage du corps avec des dispositifs technologiques est justement né dans ce contexte idéologique. L’expression « cyborg » a été créée par Manfred Clynes et Nathan S. Kline, respectivement neurophysicien et psychiatre, lorsqu’ils cosignèrent un article en 1960 dans la revue américaine Astronautics portant sur l’avenir de l’exploration spatiale. Le cyborg existera aux yeux des deux scientifiques, lorsque les « contrôles homéostatiques autonomes » du corps humain seront régulés artificiellement par un dispositif  durablement intégré au système biologique, et gouvernant son fonctionnement sans que le porteur n’en ait même conscience, facilitant selon eux le déploiement de colonies  humaines dans l’espace, libérées des contraintes environnementales imposées par les rigueurs de l’espace. Le cyborg déplace le concept de régulation environnementale, propre à l’écologie, et l’indexe au corps même de l’astronaute, susceptible de devenir l’objet indéterminé de greffes ou d’ablations, nécessaires à sa survie. Ce déplacement ontologique  de la place du corps humain est essentiel pour comprendre les motivations du transhumanisme. L’attrait pour ces thématiques est notoirement cultivé par de nombreux fondateurs d’entreprises informatiques contemporaines influentes (notamment Elon Musk, Jeff Bezos, Peter  Thiel ou encore Larry Page et Serguei Brin). Voir alors rapporté au champ de l’économie, les paradigmes qui sont ceux de l’autosuffisance ne devrait pas constituer une surprise :  la création d’entreprises insulaires constitue une nouvelle variation dans la gamme des expérimentations libertariennes. Nous comptons aujourd’hui de nombreuses entreprises  visant à s’établir dans la baie de San Francisco, suffisamment aux larges des côtes pour être dans les eaux internationales et ainsi contourner les réglementations en matière  d’immigration et de ponction fiscale (il suffit pour cela de se renseigner sur le Blue Seed Project ou le Seasteading Institute). Cocktail revient sur l’héritage de la pensée Dymaxion (ce concept créé par Fuller) ; Global Trends Adaptation est une fiction librement inspirée du dernier rapport du National  Intelligence Council, qui fut distribuée au cours de l’exposition ONS et dont les lieux du récit firent l’objet d’un décor et de l’élaboration d’une maquette ; Cachets AC a été créée  pour l’exposition Les Passagers du temps, il s’agit des sceaux officiels des cités-états décrits dans la fiction mentionnée plus haut.