Pour accéder aux pièces, cliquez sur l’une d’elle. En 2010, je me suis intéressé aux récits de prospective décrits par des futurologues contemporains. Ils m'ont amené à concevoir des objets dont les propriétés formelles invitaient à spéculer sur la précarité grandissante de la biosphère et la nature des innovations à venir dans les secteurs du génie génétique et des nanotechnologies. Un état du monde au début du XXIème siècle Les Etats postindustriels changent de paradigme énergétique pour adapter leur organisation sociale et leur modèle économique à la raréfaction des énergies fossiles et aux crises environnementales. Ils procèdent à la mise en place de programmes d'aides financières dont l'objectif est de sensibiliser les citoyens à l'écologie. Dans le même temps, de  nombreuses entreprises productrices de biens de consommation à haute valeur ajoutée relocalisent leurs usines pour préparer la continentalisation de l'économie, mise à mal par  la hausse des courts du pétrole. L'Union Européenne participe activement à cet effort par l'intermédiaire de son engagement politique "20 20 20". Il vise, d'ici 2020, à réduire de 20 % les émissions de gaz à effet de serre sur son territoire et à remplacer à l'échelle  de 20 % le pool de ses réserves énergétiques par l'exploitation d'énergies "vertes". L'exploitation des énergies photovoltaïque, éolienne, hydraulique, marémotrice, sismique, géothermique et biochimique, permettraient de transformer l'économie énergétique  centralisée, fondée sur l'exploitation des énergies fossiles, à une économie énergétique partagée, comme l'appelle le militant Jeremy Rifkin. La nature intermittente des énergies  renouvelables, en l'absence de techniques de stockage efficace, assurerait un rôle de premier plan, en tant que médiateurs, aux compagnies spécialisées dans le domaine de  l'énergie. Les biens communs Au-delà des considérations strictement utilitaires de l'exploitation énergétique et des spéculations des promoteurs du capitalisme vert, l'accélération du rythme des catastrophes  naturelles renforcent l'attention des citoyens à l'écologie. La récurrence des inondations et des sécheresses, en particulier, puisqu'elles impactent la production agroalimentaire,  fixent l'attention des médias. Ils semblerait qu'elles soient la conséquence directe de l'augmentation de la concentration de la vapeur d'eau dans l'atmosphère (elle-même due à  l'augmentation des températures à l'échelle mondiale). La perturbation du cycle hydrologique favoriserait des précipitations plus intenses mais plus courtes et moins fréquentes,  elle serait donc directement responsable des inondations et des sécheresses. La conscience des impacts environnementaux produits par les activités humaines s'est généralisée dans la pratique du politique. La philosophie rationaliste cartésienne "se rendre comme maîtres et possesseurs de la nature", ne fonde plus notre récit ontologique en tant qu'êtres humains comme il l'a fait aux XVIIème et XIXème siècles. A l'inverse la politique  écologiste met l'accent sur la chaîne de solidarité qui nous lie au reste du monde naturel. Le meilleur exemple de cette évolution réside dans le regain d'intérêt pour les "biens  communs" de vouloir reconnaître l'utilité publique et la valeur patrimoniale des environnements "naturels" et d'en donner l'accès un droit imprescriptible. D'autres biens comme  l'eau potable, la santé, la connaissance pourraient faire l'objet des mêmes mises à jour législatives. Cette initiative ne vise pas à emprunter des impératifs éthiques au naturalisme  moral, mais plutôt à dégager de la logique économique l'existence de "biens premiers" fondamentaux. La thèse de la Deep Ecology Nous risquerions de détruire la niche écologique que nous occupons si nous détruisions les écosystèmes qui assurent notre survie, c'est-à-dire si nous n'infléchissions pas le  pouvoir de nuisance qu'a notre espèce sur le reste de la biosphère. Pour cela, il semblerait qu'accompagner l'essor technologique dans le secteur de l'énergie, par la réforme de  notre modèle économique, en procédant à sa mutualisation, puisse garantir notre émancipation des catastrophes écologiques contemporaines. Les partisans de la Deep Ecology   (comme l'utilitariste Peter Singer) ne considèrent pas que l'espèce à  laquelle appartient un être vivant sensible soit un critère moral pour décider des droits qui lui échoient. Ils  estiment l'émancipation des êtres vivants sur Terre, de manière indiscriminée, comme étant une valeur en soi. Le stress biotique infligée par l'espèce humaines sur le reste des  êtres vivants doit pousser, en leur sens, à l'adoption de politiques permettant de diminuer substantiellement la population humaine. Si nous n'arrivions pas à parvenir à la  réalisations de ces objectifs, notre espèce s'éteindrait. La thèse transhumaniste Une perspective inverse est avancée par les transhumanistes. Le groupe des transhumanistes est hétérogène : il compte des scientifiques, des philosophes, des artistes, des  éthiciens, des professeurs émérites, des technologues, des futurologues, des entrepreneurs, des anarcho-capitalistes, des sociaux-démocrates, des libertaires, des féministes,  des mormons, des auteurs et des amateurs de science-fiction. Ils avancent une perspective téléologique du progrès scientifique : les êtres humains pourraient décider de leur  propre évolution grâce à la maîtrise des technologies "convergentes". Elles regroupent les nanotechnologies, les biotechnologies, les technologies de l'information et les  technologies cognitives dont l'émergence a justement été permise par l'homogénéisation des échelles auxquelles ces disciplines mènent leurs recherches : le nanomètre. Les  transhumanistes œuvrent à l'amélioration des facultés physiques et cognitives de l'être humain par l'intégration à son corps de dispositifs techniques. En outre, ils soutiennent que  l'innovation technoscientifique permettrait la reconstitution et l'entretien de la biosphère. Toutefois si l'espèce humaine devaient faire face à la libération massive de niches  écologiques, les biotechnologies pourraient suppléer à la disparition des êtres vivants éteints, de sorte à garantir, sinon la pérennité, en tout cas une longévité accrue à l'espèce  humaine ou ce qu'elle sera devenue. Parmi les innovations concernées, nous comptons : la production d'organismes génétiquement modifiés, le clonage, les thérapies géniques,  la greffe de cellules souches, la synthèse en collagène de nouveaux organes, ou encore les bio-puces. Les transhumanistes démontrent que le progrès du rationalisme scientifique, de l'éducation et de manière plus générale de la modernisation économique et sociale n'implique pas  nécessairement la sécularisation : ils pensent pouvoir coloniser le cosmos de "matière intelligente" (Kurzweil),  grâce aux développements de la neurocybernétique. Ils  réaliseraient ainsi une utopie panthéiste où l'univers serait saturé par des consciences artificielles. La proximité croissante de nos corps à nos dispositifs techniques est un symptôme de l'amenuisement d'origine industrielle des différences qui existent encore entre le vivant et  l'inerte : les premiers laboratoires sur puce entrent sur le marché aux Etats-Unis (2012) ; leur activité se limite pour le moment à détecter les niveaux d'insuline du patient qu'il  l'emploie mais de futurs modèles industriels en développement visent à se comporter comme des régulateurs continus. Lorsqu'ils seront des agents efficaces de la limitation de la  population microbienne, à l'intérieur de l'organisme, ils se comporteront comme des anticorps. Les futures greffes pourraient être synthétiques : en prélevant des cellules sur un  patient, en les clonant, et en les utilisant comme substrat pour un nouvel organe, imprimé par stéréolithographie (impression 3D). Kim Eric Drexler, dans son ouvrage Engins de création, l'avènement des nanotechnologies (1986), pense que l'industrie au XXIème siècle sera révolutionnée par l'introduction  d'"assembleurs moléculaires", des micro-ordinateurs bactériens, reproductifs, à faible consommation énergétique susceptible de produire n'importe quel bien de consommation.   Ces hypothèses se sont partiellement réalisées, avec l'émergence du BioHacking Do-It-Yourself, ou dans des projets industriels comme la matière mutante d'Intel. De nouvelles modalités d'existence pour le vivant En 2010, j'ai produit des objets de nature spéculative, conçus comme des créations potentielles du génie génétique. J'ai imaginé leur topologie en m'inspirant de structures  provenant du vivant mais je leur ai donné un aspect dont la surface, de par son contraste, rappelle des plastiques et des métaux et renvoie donc au monde industriel. Elle signale  une industrialisation future, à grande échelle, d’objets obtenus par manipulation génétique. Ces objets peuvent être considérés comme des prothèses, des organes difformes en  attente d'être greffés, qui amènent à concevoir une humanité elle-même sujette aux manipulations génétiques, et dont les fonctions vitales aurait été modifiées définitivement. Ils  peuvent aussi représenter des êtres vivants fantasques, à l'échelle indéterminée, prédateurs créés involontairement, ou symbiotes du futur. Plus encore ils représentent les avatars contemporains d'une artificialisation croissante des environnements urbains et naturels, de la précarité dans laquelle se trouve une large  partie du monde vivant et les signes d'une mélancolie manifeste et partagée face à la sanctuarisation des espaces naturels, momentanément protégés pour circonvenir à leur  disparition qui paraît inéluctable et surtout imminente. Ils sont pensés comme une itération contemporaine et amusée de la mode victorienne, fin de siècle, qui a popularisé  l'aquariophilie, l'entomologie, le mobilier animal, la collection d'animaux sous verre et rendu le naturalisme une passion d'esthète pour une large part de la bourgeoisie du XIXème. Techniques mises en oeuvre J'ai mis à mon service les technologies les plus récentes : j'ai créé des objets virtuels à partir de logiciels de modélisation 3D. J'ai pu en tirer des photographies, les animer dans le  cadre d’une vidéo ou les faire réaliser par une machine spécialisée en DAO (Design Assisté par Ordinateur). La série de sculptures "Manufacture du vivant" que j’ai présentées au mois de mars à la Galerie Acéphale (Tours) ont été réalisées par ce biais. Fraisées dans un polyamide (résine), elles ont été assemblées, apprêtées, puis couvertes d’une peinture métallique.